Renaud - les albums, analyse personnelle

Place de ma mob (1977)

J'en entends déjà qui réagissent "comment ose-t-il affirmer que 'Place de ma mob' est le titre de l'album ???". Et ils ont raison ! Le deuxième opus de Renaud ne possède pas de titre officiel mais uniquement le nom de l'artiste, un peu comme le second album 'sérieux' de Bruel (celui de trop si on oublie le premier). Cependant, une inscription "Place de ma mob" s'inscrit sur le décor de la couverture, ce qui a amené plus d'un fan à en faire le titre de l'album. J'en fais partie. Arrêtons toutefois de nous focaliser sur cette inscription et tentons de prendre un peu de recul. Une chose nous frappe alors immédiatement: quelle différence par rapport au premier album ! Le "titi de Paname" s'est presque complètement effacé devant une caricature de loubard en blouson et mobylette. On ne peut pas y croire, mais qu'est-ce que ça marche ! Le style des chansons a également changé, poursuivant le mouvement qu'avait amorcé la fin du premier album. Oublions le sombre et l'hyper-réalisme, pratiquement tout devient prétexte à l'humour et la dérision ! L'artiste est lancé.

1. Laisse béton

L'album commence très fort avec cette chanson mythique. Quand, dans son live au Zénith en 1986 (dont je vous conseille la vidéo mais surtout pas le CD), Renaud affirme "la chanson qui vient, c'est grâce à elle si vous êtes là et moi aussi, un peu...", il parle de 'Laisse béton' et il a sans doutes raison ! Je parlerai souvent de ce que je considère personnellement comme étant les deux époques principales de Renaud: l'avant et l'après "Putain de camion". En ce qui concerne la première époque 'Laisse béton' est pour moi la chanson qui rend le mieux l'image que Renaud a finalement décidé de donner de lui-même. Tous les clichés s'y retrouvent. Le bar, le blouson, la mob, les loubards, la castagne et, surtout, ce délicieux côté de faible qui joue au dur. Le premier album semble déjà oublié comme un péché de jeunesse. Ainsi, de la même façon qu'"Amoureux de Paname" introduisait et orientait le premier album, la chanson qui nous occupe semble être destinée à nous aiguiller vers une perception inédite du chanteur, vers un style qui s'affirmera et se précisera tout au long des albums suivants. Musicalement, nous sommes déjà rassurés: l'artiste a mûri. Le style est plus épuré, sonne mieux. Nous sommes passés du chanteur de rue à celui qui envisage maintenant une carrière.

2. Le blues de la porte d'Orléans

Gros problème cependant: peut-on complètement faire table rase du passé et décontenancer ceux qui ont apprécié le premier album ? La crédibilité ne passe-t-elle pas par la continuité ? "Le blues de la porte d'Orléan" semble avoir été écrit pour répondre à ces questions. Si l'accent est mis sur l'humour et la dérision qui dirigent pratiquement tout l'album, le contexte redevient parisien et, si les relents idéologiques du premier album sont toujours là, ils sont ici enveloppés de telle sorte qu'il faut être fan de la première heure pour en reconnaître la forme. Musicalement enfin, Renaud élargit son registre et nous offre pour la première fois un blues dans tout ce qu'il y a de plus classique, ponctué d'un "Oooh yeah" tout ce qu'il y a de plus faussement ricain.

3. La chanson du loubard

Première chanson 'sérieuse' de l'album. Les ingrédients restent à première vue les mêmes: banlieue, Paris, loubard, bécane. Mais c'est un côté plus sombre qui nous est ici présenté. A travers un personnage interprété à la première personne, c'est d'une classe sociale complète que l'on parle. Cette chanson est d'ailleurs la première dans la discographie de Renaud à évoquer un sujet social sur le mode 'réel' en lieu et place du mode 'réaliste'. L'artiste s'engage enfin personnellement, le désespoir d'un ensemble de personnes devient le sien. Et même si l'ensemble sent la récupération, on ne peut qu'apprécier vivement ce premier éclair. Que dire de plus sinon que cette chanson reste encore aujourd'hui une référence, justifiant parfaitement sa reprise intégrale sur l'album live "Paris-Province".

4. Je suis une bande de jeune

J'ai toujours eu personnellement un faible pour cette chanson. Une petite musique qui vous reste dans la tête et surtout un sujet délirant mais on ne peut plus original la composent. Cette chanson fait partie de ces oeuvres qui ont la tâche ingrate de fidéliser un public à un chanteur, de frapper sans se faire remarquer. Bien loin d'un cinquante millième "mon amour est parti, je suis désespéré" ou d'un soixante millième "Reviens je t'en supplie" dont certains nous inondent, nous avons ici droit à autre chose, à de l'inattendu, à du nouveau. Cerise sur le gâteau, la chanson se fond merveilleusement dans l'album et tous les thèmes déjà développés dans l'album sont à nouveau présents.

5. Adieu Minette

Petite chansonnette de creux d'album, "Adieu Minette" est là pour enfoncer le clou, pour confirmer le personnage du loubard anti-bourgeois et anti-militariste à ceux qui en doutaient encore. Le style est cependant intéressant, surtout si on le compare au "Petite fille des sombres rues" du premier album. Au travers du texte, Renaud prouve qu'il maîtrise maintenant l'art de la structuration globale des paroles, l'art de la narration, l'art de la dérision utile. Tout le talent de l'artiste est de faire passer son message en arrière-plan du sujet de la chanson. D'ailleurs, la balance entre l'avant et l'arrière-plan est ici particulièrement savoureux, nous sommes en flash-back permanent mais le tout reste étonnamment léger. Tout est fait pour nous conduire en roue libre vers la piste suivante.

6. Les charognards

On passe maintenant à la classe supérieure, dans cette catégorie des chansons qui marquent et restent. Tirée d'un fait divers authentique, "Les charognards" est, selon moi, un véritable chef-d'oeuvre. L'idée de base est cependant simplissime: observer et décrire une foule de curieux qui viennent s'agglomérer autour d'un fait divers. C'est ici que l'on mesure alors le talent de Renaud. C'est en effet à un véritable tableau en niveaux de gris du français moyen que nous avons droit. La scène, bien que terriblement statique vue de l'extérieure, nous est rendue ici extraordinairement dynamique. Nos yeux, guidés par nos oreilles, passent sans cesse d'un personnage à l'autre. L'idée de présenter la scène dans le chef de la personne à terre rend l'ensemble encore plus circulaire, encore plus claustrophobe. Quant au fond, il rejoint la forme pour finalement terminer la chanson sur une note optimiste, histoire de rééquilibrer un peu la balance. Du grand ouvrage !

7. Jojo le démago

Non, vous ne vous êtes pas trompés d'album, nous ne sommes pas sur "Amoureux de Paname" même si cette chanson en donne l'impression par le fond et la forme. Une fin de stock pour boucher un trou ?

8. Buffalo débile

Quelle drôle de chanson, vraiment, quelle drôle de chanson ! Un véritable hymne à la démystification. Pour ceux qui suivent, on retrouve ici le petit détail qui a son importance: Renaud ne se présente pas comme un vrai dur, mais comme une parodie de loubard. Cette chanson constitue alors le moyen idéal de nous empêcher de croire totalement au personnage que l'auteur veut nous imposer. Les tons mineurs et pleunichants qui la composent accentuent encore le côté volontairement minable mais renforcent la sympathie envers le personnage. Renaud aurait-il eu la même carrière s'il avait joué la carte de la violence gratuite et sincère ? Rien d'autre à dire sur cette chanson qui ne dépassa jamais le cadre de l'album.

9. La boum

Puisque l'on est en présence d'un album où le sérieux est destiné à faire figure de parent pauvre, enchaînons avec une chanson dont le seul but est de distraire. Et elle y arrive bien ! Tout est fait pour: le rythme s'accélère juste ce qu'il faut, la musique colle au sujet, l'histoire ne demande aucune réflexion et, surtout, nous est délivrée de façon limpide et légère. Pour ceux qui en doutaient encore, Renaud s'affirme ici définitivement comme un grand auteur narratif.

10. Germaine

Tant que l'accordéon est chaud, profitons-en pour lancer la chanson suivante. "Germaine" est, de tout l'album, la chanson la plus "à chanter". Le genre de mélodie qu'un groupe reprendra bras dessus, bras dessous. Une locomotive pour l'album ? C'est également pour Renaud l'occasion de lancer le premier des personnages qui garniront sa discographie, y créant une sorte de cohérence bienvenue, une source de fidélisation indispensable. C'est également l'occasion d'aérer l'album, en ne le faisant pas graviter autour d'un seul personnage. Cette chanson ne sera que peu reprise en public et je trouve cela dommage car c'est un outil intéressant pour chauffer une salle.

11. Mélusine

Une musique qui bruite et craque de partout, un air répétitif mais bien balancé et des paroles en forme de variations sur un même thème, telle est "Mélusine". Cette chanson sans prétention s'apparente à un exercice se style dont le seul but est à nouveau de distraire l'auditeur. Point remarquable toutefois: le "hors texte". Il n'est pas si courant d'entendre des chanteurs intercaler des impressions personnelles, des explications, des gags supplémentaires, entre deux phrases de leurs chansons. "Mélusine" est à ce propos la première chanson de Renaud où le "hors texte" est utilisé aussi intensivement. Ce principe sera réutilisé de manière souvent savoureuse dans la suite de la discographie du chanteur.

12. La bande à Lucien

La vie est parfois étrange. Qu'est-ce qui sépare une très bonne chanson d'une incontournable ? Parfois des tout petits riens ! "La bande à Lucien" en est un excellent exemple. Voici une chanson que je trouve excellente: la musique est mûre et très propre, la mélodie chante juste ce qu'il faut et le texte est magnifique de mélancolie mesurée. Cependant, il manque quelque chose. Peut-être le côté intemporel ? Peut-être le côté plus généraliste. Cette chanson est néanmoins l'occasion pour Renaud de nous présenter une valeur qui lui tient particulièrement à coeur: l'amitié. Et même si nous ne sommes pas en présence d'un monument comme "Manu", c'est un nouveau pan fait de tendresse sympathique qui nous est dévoilé ici. La chanson se termine comme un "ce n'est qu'un au-revoir" et nous invite à attendre avec impatience l'album suivant. Laï la laaaaa….