Renaud - les albums, analyse personnelle

Ma gonzesse (1979)

Troisième album de Renaud, "Ma gonzesse" ne poursuit pas, contre toutes attentes, la marche en avant entamée avec le deuxième opus mais marque un point de stagnation, voire un léger retour arrière. Globalement, c'est un album plus sombre qui semble avoir été difficile à produire dans le chef du chanteur. Certaines chansons sentent un peu la fin de stock, d'autres semblent s'être perdues, au point d'empêcher une bonne cohésion globale. Peut-être est-ce là la cause du quasi-oubli dans lequel la plupart des chansons de l'album semblent être tombées aujourd'hui.

1. Ma gonzesse

Chanson titre de l'album. Nous continuons la visite des sentiments du chanteur, entâmée avec la "bande à Lucien" sur l'album précédent. Cette fois cependant, il ne s'agit plus d'amitié mais bien d'amour. Le chanteur nous livre une partie de son intimité, se rendant par la même occasion plus proche de nous, plus réel. C'est également l'occasion pour Renaud de confirmer une fois de plus son talent de parolier. Là où la plupart sont obligés d'abuser de paroles parfumées, de sirop de guimauve et de violons pour finalement accoucher d'une chanson où les sentiments semblent aussi crédibles qu'un ministre en campagne électorale, Renaud parvient avec une mélodie toute simple, des mots simples, voire anti-romantiques (je pense en particulier à "cassoulet") à écrire une chanson vraie et terriblement romantique, dans le noble sens du terme. De toutes les chansons de l'album, "Ma gonzesse" reste celle qui a le mieux subi le poids des années.

2. Sans dec'

Et une chanson-gag, une ! Nous avons droit ici à des couplets dont la seule raison d'exister est d'amener un jeu de mot aussi lourd que final. Après l'intermède romantique de la première plage, "Sans dec'" nous invite à penser que nous sommes en présence d'un album de la même veine que le précédent, où pratiquement tout sera destiné à être tourné en dérision. Il n'en sera rien, ou presque. Que retenir d'autre de cette chanson si ce n'est qu'elle est tombée dans l'oubli le plus total, malgré une mélodie propre, sympathique et une orchestration qui gagne en légéreté.

3. La tire a Dédé

Nostalgie quand tu nous tiens ! Après le souvenir de la "bande à Lucien" (encore ?), voici celui de la "tire à Dédé". On pourrait craindre que ces deux chansons fassent double emploi mais il n'en est rien, ou si peu. Le principe est le même et sera de nombreuses fois encore utilisé et réutilisé par Renaud. Cependant, le sujet passe du personnel au semi-impersonnel et le sens descriptif s'améliore. La concentration d'informations est impressionnante mais passe bien, comme d'habitude. Seule la musique ne colle pas parfaitement aux paroles, la mélodie du couplet semblant annoncer un refrain optimiste qui ne vient pas. Le choix des instruments amplifie cette impression. Il reste de tout cela une chanson que j'apprécie toutefois énormément.

4. Chtimi rock

Trop Parisien Renaud ? Certainement pas ! Il a du sang chtimi dans les veines et même si nous sommes encore très loin de l'album "Renaud cante el' nord", nous avons ici droit à un avant-goût assez déroutant. En effet, voici une chanson dont le but premier n'est pas de faire chanter les foules et qui ne transporte pas de véritable message. Que reste-t-il alors ? Les textes ? Ils manquent un peu de relief, d'inventivité et, si le but était d'être comique, d'autres chansons pourtant plus anciennes ont été déjà nettement plus réussies. La musique ? Elle est assez prévisible et académique. De plus, la voix n'a pas la force ni le dynamisme nécessaire à supporter ce genre de rock. Quoi alors ? Vraisemblablement un besoin d'élargir son public et de ne pas se cantonner à une région. Sans doutes également un besoin de "démystifier" dont le summum sera atteint avec la dernière plage de l'album.

5. J'ai la vie qui m'pique les yeux

Aie ! Comment est-il possible, après avoir écrit "Ma gonzesse", de retomber dans un romantisme aussi gratuit ? Evidemment, certains me diront "oui, mais on sent le chanteur qui a pris de l'expérience, la chanson est sombre et il n'a plus peur de parler de ses propres sentiments", ce que je ne peux qu'approuver. Cependant, cette chanson que l'on aurait pu retrouver sur "Amoureux de Paname" sent aussi le bouche-trou, la précipitation, l'anti-démonstration du côté marginal du chanteur. Bref, un immense retour arrière à oublier !

6. C'est mon dernier bal

Ouf, la plage suivante est de nature à nous rassurer. Voici enfin du Renaud pétillant, blouson de cuir et mobylette dans un décor qui est celui qu'il veut bien se donner. Cette chanson est également pour le chanteur une nouvelle occasion de se diversifier. Après le rock, place au twist ! Je ne m'attarderai pas sur les paroles, sans prétention mais encore une fois magnifiques de narration, ni sur la musique dansante à souhait. Le but de la chanson est de distraire (peut-être de frapper les oreilles lors de la promotion radio) et elle y parvient parfaitement. Une chose me chiffonne pourtant: tout prédisait cette chanson à être la dernière plage de l'album et elle se retrouve dans son ventre mou. Sans-doutes vient-elle à point nommé pour réveiller l'auditeur après un début d'album un peu plat. Renaud lui réservera cependant l'honneur de clôturer son pot-pourri sur le live de 1986 avant de l'oublier petit à petit.

7. Le tango de Massy-Palaiseau

Prenez le premier album, le deuxième, secouez, mélangez, puis coupez en deux et servez chaud. Telle pourrait être l'inspiration du "Tango de Massy-Palaiseau". On retrouve ici le décor et la symbolique du premier album légérement tintés par la dérision et le non-sérieux du deuxième. Ce qui est étonnant, c'est que ce mélange qui prenait plus ou moins bien jusqu'ici commence à ne plus réussir. Le chanteur semble s'engager dans un cul-de-sac dont il aura bien vite l'intelligence de sortir. Peu de chose à dire en plus sur cette chanson sans prétention qui semble être surtout un nouveau moyen pour gagner une plage.

8. Chanson pour Pierrot

Et pourtant, malgré le tableau peu réjouissant tenu jusqu'ici, nous sommes sur une oeuvre d'un très grand chanteur et "Chanson pour Pierrot" va nous le prouver. Je pense que ceux qui se sont déjà levés de leur chaise en m'entendant critiquer l'une ou l'autre chanson vont ici mieux me comprendre. Prenez un sujet "j'ai très envie d'avoir un fils" et demandez à plusieurs chanteurs de composer une chanson sur ce thème. Combien parviendront avec des mots on ne peut plus simples et des effets réduits au maximum à générer une chanson de la densité de celle-ci ? Combien encore parviendront-il à en profiter pour renforcer leur propre image ? Si romantisme il y a, il n'est ici ni gratuit ni forcé, il est juste merveilleusement implicite. Et même si la vie a finalement réservé un mauvais clin d'oeil à cette chanson, il n'en reste pas moins une oeuvre très forte que chaque fan de Renaud se doit de connaître.

9. Salut manouche

Décidément, la fin de l'album nous réserve de bonnes surprises. J'ai déjà parlé de ce que je considère comme étant les deux périodes principales de Renaud: l'avant et l'après "Putain de camion". Je subdiviserais encore la première partie entre les trois premiers albums et les autres, même si cette seconde séparation est plus légère, plus subjective. Nous sommes donc ici en présence de la dernière chanson de la première partie de la première période du chanteur ("Peau aime" n'étant pas à proprement parlé une chanson). Vous suivez ? Dans ce contexte, je trouve que "Salut manouche" est une réussite, un "au-revoir" de qualité. La musique est magnifique, le fond rejoignant la forme, légère et judicieusement hachée au niveau du rythme. Les paroles sont très légèrement en retrait mais permettent au chanteur de réutiliser une fois de plus les thèmes qui lui sont chers. Chose importante toutefois: Renaud ne semble plus utiliser la dérision du deuxième album mais semble plus sincère dans ses idées. Qu'en est-il vraiment ?

10. Peau aime

Voici une réponse qui n'en est pas vraiment une. Une succession de négations de négations. "Peau aime" n'est pas à proprement parler une chanson mais un texte à rimes vraisemblablement enregistré lors d'un des premiers concerts du chanteur. Du début à la fin, l'auditeur est emmené sur toutes les fausses pistes possibles et imaginables, sur les sentiers de la démistification totale. Qui est vraiment Renaud ? Ou plutôt, que n'est-il pas ? Oubliez les idées reçues, il n'est rien de tout cela, semble dire le texte. Et si le texte mentait ? Bref, impossible de se faire une idée si ce n'est que l'on ne peut être sûr de rien. Renaud le savait-il lui-même, lui qui avouera plus tard avoir longtemps cherché son public ? Une chose transparait toutefois, l'artiste pas un mauvais bougre mais quelqu'un de sympathique et fortement attâché à ses valeurs, un sentimental habillé de noir, un pessimiste comique. Les trois premiers albums ont surtout servi à planter le décor, à définir l'ambiance du chanteur, à essuyer les plâtres des débuts. Place maintenant au folklore d'où naissent les légendes, place à l'album suivant, place à "Marche à l'ombre".