Renaud - les albums, analyse personnelle

Mistral Gagnant (1985)

Attention, grand album, un de plus ! Je dois tout de suite avertir que je ne pourrai être parfaitement objectif au sujet de cet album car il a été, pour moi, l'album de découverte de Renaud, celui par lequel je suis devenu fan. Deux ans se sont écoulés depuis l'album "Morgane de toi" qui avait ouvert la brèche pour une nouvelle dimension artistique du chanteur. La même recette est appliquée ici. Je pense en particulier aux musiciens américains, véritables robots musicaux mais indispensables à la sonorité qui fait la crédibilité d'un album. Cependant, la logique a été poussée encore un peu plus loin, plus vers la sonorité rock, les guitares électriques et les synthétiseurs. Pour le fond, Renaud a pris deux ans et l'album sonne encore un peu plus mûr, plus propre, plus pro que les précédents. Le chanteur a définitivement quitté le rôle de pur loubard pour devenir un chanteur engagé, bon père de famille et, accessoirement, pote que l'on retrouve au bar du coin. "Mistral Gagnant" reste également à ce jour l'album qui a fourni le plus de titres aux concerts de Renaud, avec un extraordinaire 100% de reprises 'lives' ! Cet album est aussi l'occasion pour Renaud de prendre du recul par rapport à l'être humain, d'analyser le monde qui l'entoure, d'enfin s'engager ouvertement.

1. Miss Maggie

Big Ben nous accueille sur cette chanson d'amour à toutes les femmes, sauf une ! "Miss Maggie" aura surtout été pour Renaud un formidable coup médiatique. Qui pouvait en effet encore ignorer l'existence du chanteur après le tollé provoqué par la sortie de cette chanson, après les vives réactions de certains sujets de sa gracieuse Majesté, après le quasi incident diplomatique entre la France et la perfide Albion ? Et c'est dommage car cette chanson mérite plus que le simple battage médiatique qui lui a été consacré! Derrière une orchestration qui hésite en permanence entre le rock et le hard-rock, c'est un véritable hymne à la femme qui nous est livré. Tel un petit garçon qui commence enfin à comprendre le monde, Renaud nous décrit sa passion pour la féminité qui n'a d'égale que sa haine pour la bassesse qui caractérise généralement la masculinité. La musique, grinçante à souhait, renforce le sentiment de haine perceptible dans certaines paroles sans trop atténuer l'admiration des autres. Les paroles débitées avec fatalisme renforcent encore le sentiment malsain qui entoure la chanson et c'est presque naturellement que l'on s'attend à voir arriver "Miss Maggie" à la fin de chaque partie. Au travers de tout cela, on retiendra le chanteur qui s'engage dès la plage d'ouverture de son album et qui, manifestement, sent qu'il a enfin les reins assez solides pour pouvoir prendre des risques. En concert, cette chanson a été magnifiquement reprise lors du fabuleux "Zénith 86" dont je vous déconseille encore et toujours le CD pour disparaître petit à petit... mais était-elle vraiment faite pour la scène ?

2. La pêche à la ligne

Après l'acide, voici venir la ouate. Etrange chanson que cette "pêche à la ligne" ! Quel message Renaud a-t-il bien voulu y faire passer ? Son amour de la pêche pour tout ce qu'elle n'a pas de commun avec la chasse ? Une étude sur la monotonie qui détruit petit à petit les couples ? Un simple gag ? Une autodérision ? Toujours est-il que l'auditeur est baladé d'une piste à l'autre par le chanteur qui semble jouer à cache-cache avec lui. Une chose est certaine, l'humour de l'artiste s'est affiné et le non-sens vient parfois renforcer la dérision. Il reste de tout cela une sympathique petite chanson, bien construite, très agréable à écouter car fortement imagée, une véritable tranche de vie avec ses causes et conséquences. La musique renforce l'impression de soleil qui se lève sur un dimanche matin de plus ainsi que la fausse lenteur avec laquelle la vie avance souvent, cette lenteur abrutissante qui fait que l'on s'habitue et qui finit malheureusement par nous cacher ce qui nous semblait auparavant évident. En concert, cette chanson rencontre un succès d'autant plus étonnant qu'elle affiche ouvertement un manque d'ambition. Mais la sympathie joue et elle semble devenir un incontournable.

3. Si t'es mon pote

Retour au hard-rock pour cette chanson dédiée à l'amitié. Renaud poursuit ici le travail de description de sa propre vie commencée dans les albums précédents, un peu comme s'il avait définitivement épuisé les sujets relatifs au monde qui l'entoure directement. Renaud y révèle une facette qu'il avait tenue secrète jusque là: il est exigeant et possessif en amitié. La chanson s'apparente dès lors plus à un mode d'emploi en forme de parcours du combattant pour qui veut devenir l'ami de Renaud qu'à une simple description de sentiments humains. Comme le résume si bien Renaud auprès de son public "Vous voulez être mes potes ? Vous l'aurez voulu !". Dans ce contexte, le choix d'une musique assez frappante renforce la tendre violence des paroles et le tout semble cohérent. Cependant, alors que la chanson précédente affichait un résultat supérieur à ses ambitions originales, celle-ci a subi le sort inverse et a vite disparu des concerts de Renaud. Peut-être la voix de Renaud s'accorde-t-elle définitivement mal du hard-rock, aussi léger soit-il ? Peut être la chanson était-elle trop typée ? Peut-être souffrait-elle et souffre-t-elle toujours simplement de la comparaison avec le reste de l'album...

4. Mistral Gagnant

Au risque de choquer certains qui la trouvent un peu trop rose-bonbon-ras-des-paquerettes, j'affirme ici que "Mistral Gagnant", en plus de donner son nom à l'album, est une chanson qui justifie à elle seule son achat. Les oreilles, encore bourdonnantes des derniers accords de la chanson précédente, perçoivent soudain une petite mélodie, très simple, dépouillée, mais d'une pureté et d'une force mélodique impressionnantes, prouvant à quel point l'artiste a évolué musicalement. Renaud en est-il vraiment l'auteur ? Toujours est-il que sa signature est apposée au bas de la partition. Et le dépouillement musical va poursuivre les paroles pendant toutes la chanson, les emrobant discrètement de juste ce qu'il faut de chaleur, de tendresse et de mélancolie, nous guidant sur le chemin des sentiments qui n'ont alors plus aucune peine à passer. Peut-être trop même. Deux tendances se dessinent dans la chanson: l'amour d'un père envers sa fille dans les plus simples gestes de la vie quotidienne et la nostalgie du temps passé quand on revoit sa propre jeunesse au travers de son enfant. Ce second point passe presque inaperçu au travers de la chanson, effacé par le premier et sa complice musicale, mais je ne suis pas certain qu'à l'origine, le but recherché n'était pas diamétralement opposé ! Il ressort néanmoins de tout cela une chanson vraiment magnifique qui fera partie des incontournables de Renaud encore pour de longues années.

5. Les trois matelots

On troque le piano pour une guitare, on garde le dépouillement, du moins dans un premier temps, et on lance la chanson suivante. "Les trois matelots" est une chanson ouvertement engagée où Renaud réaffirme son dégoût des militaires "haut gradés et planqués". Sous la forme originale d'une narration croisée des vies de trois personnes, dont lui-même, Renaud parvient à peindre le portrait de gens plus ou moins recommandables, où les pires abrutis finiront par faire les meilleurs militaires et où les qualités semblent autant de freins à une carrière sous les drapeaux. La musique suit bien les paroles, le fond rejoint la forme (tiens, cela faisait longtemps). Cependant, la chanson finit par lasser petit à petit l'auditeur. La faute vraisemblablement à un manque de variété dans la construction musicale, à un trop grand nombre de couplets, . L'engagement des paroles ne rattrape pas alors tout. Ceci explique peut-être la raison pour laquelle la chanson n'a pas survécu au live "Zénith 86" où elle avait toutefois reçu l'honneur d'être la chanson d'introduction.

6. Tu vas au bal ?

L'album a joué jusqu'ici sur tous les registres de l'alternance, du rythme à l'authenticité en passant par le plus ou moins sérieux. Après une chanson capable de faire grincer certaines dents, place à l'humour pur et dur avec "Tu vas au bal ?". Je me rappelle ne pas avoir compris le sens des paroles à la première audition et avoir juste rigolé en entendant les bruits et dialogues de studio à la fin de la chanson. Je suis ensuite passé par une phase "ça ne veut rien dire !" et puis j'ai enfin compris le dialogue que le rythme infernal de la mélodie m'avait en partie masqué. "Tu vas au bal ?" est un chanson dont il est difficile de dire beaucoup plus, si ce n'est que Renaud parvient une nouvelle fois à replacer les thèmes dont il est friand sous le couvert de l'emballage comique. On pouvait s'attendre à une chanson bouche-trou, mais elle a quand même été reprise dans deux tournées du chanteur et il n'est pas exclu qu'elle ne revienne plus! Une chanson typiquement renaudienne donc, inenvisageable dans l'oeuvre d'un autre artiste, à déguster ou à faire déguster (un bon conseil dans ce dernier cas, observer la personne qui découvre l'oeuvre !).

7. Morts les enfants

Chanson qui m'a fait découvrir Renaud, "Morts les enfants" porte avec bonheur la lourde responsabilité d'être la première chanson de la face "B" de l'album et ce, même si sa gravité semble quelque peu à l'étroit sur le CD entre deux chansons nettement plus "légères". Et pour être grave, elle l'est ! Le titre à lui seul en est la meilleure preuve. Mais la mort des enfants sert surtout ici de prétexte à Renaud pour dresser un affligeant constat du monde qui nous entoure, de la corruption à la bêtise qu'il renferme, de la violence inutile aux vérités absurdes dont on le remplit. Le chanteur ne cache plus son engagement, il le hurle. Cependant, on pourra lui reprocher de donner l'impression de s'échauffer à l'engagement, en commençant par des sujets communs. Je pense en particulier à ce sketch des "Inconnus" où l'on décrit un certain 'Florent Brunel', chanteur réputé engagé ("je suis contre l'injustice dans le monde, la guerre, c'est pas bien !"). Pour le reste, nous sommes encore en présence d'une chanson où la forme rejoint magnifiquement le fond. C'est une musique magnifique, simple, lente, semblant tourner sur elle-même jusqu'à l'infini comme pour amplifier une impression de fatalité qui accompagne des paroles dont la douceur d'élocution n'a d'égal que la puissance narrative. En concert, cette chanson manque un peu de relief, mais la qualité générale parvient à maintenir sa présence régulière.

8. Baby-sitting blues

Renaud a ceci de caractéristique: il est un des rares chanteurs capable d'écrire des chansons inimaginables dans le chef d'autres chanteurs ! Et "Baby-sitting blues" vient nous confirmer cet état des choses ! Quel autre chanteur 'à succès' pourrait envisager d'écrire une chanson sur les aventures de la baby-sitter engagée pour veiller sur sa fille pendant une soirée resto avec son épouse ? Quel autre chanteur pourrait alors transformer sa propre fille en un tendre monstre, l'espace d'un soir, au grand dam de la baby-sitter ? Et c'est pourtant la rencontre explosive de ces personnages qui fait le charme de cette chanson. Le tout nous est raconté sous forme d'une narration précise et bien construite. La musique, un rock parfumé à la 'country', semble au premier abord un point faible de l'oeuvre. Et puis on se rend compte que la sympathique mélodie qui en ressort sert parfaitement les paroles, accompagnant l'humour de la chanson mais en y ajoutant un soupçon d'irréel bienvenu. Malheureusement pour elle, cette chanson ne semble pas avoir survécu au concert de promotion. Sans doute était-elle trop temporelle; peut-être était-elle trop quelconque, pas assez typée. Et si elle n'était simplement qu'une victime de plus de la terrible concurrence que se livrent en concert les chansons du désormais extraordinaire répertoire de Renaud ?

9. P'tite conne

Jusqu'ici, l'album a alterné les chansons légères et graves avec un bonheur certain, évitant ainsi les longueurs et les décrédibilisations. Nous venons de quitter une chanson 'légère' et la chanson qui suit le sera encore plus. Nous sommes alors en mesure de nous attendre logiquement à une chanson plus grave. Erreur, elle n'est pas grave, elle est gravissime ! "Petite conne" fait partie de ces chansons qui vous marquent, vous font frissonner à l'audition, et desquelles sortent certaines phrases qui vous restent en mémoire, comme autant d'expériences généreusement prodiguées, comme autant de conseils, de mises en garde, de vérités vraies. Une musique simple, dépouillée, où les synthés la jouent désespoir et les guitares électriques colère, sert de fond sonore à une énième excellente narration renaudienne, basée sur une histoire authentique ("petite conne" serait en fait Pascale Ogier, la fille de Bulle Ogier). Cette fois, Renaud se représente à l'enterrement d'une victime de la drogue. Mais le cercueil ne l'intéresse guère, il est bien trop perdu dans ses pensées. Il se rappelle de ses relations avec la victime, de son impuissance à l'aider, des "et si" qu'il n'a pu tenter. Et il termine ses pensées par la question qui écoeure: "et si le dealer était là, parmi les gens en pleurs ?". Chanson extrêmement forte, pour laquelle Renaud a lui-même avoué un petit faible, "Petite conne" s'est rapidement imposée comme une incontournable et revient régulièrement dans les concerts de l'artiste. Personne ne s'en plaindra. A écouter sans modération donc !

10. Le retour de la Pépette

Après l'énorme cri de douleur désespéré de la chanson précédente, un peu de légèreté s'impose. le "Retour de la pépette" remplira parfaitement ce rôle. Le titre est à lui seul tout un programme ! Nous avons ici droit à une histoire d'amour ridicule, sur fond de musique foraine qui se veut ridicule. Le tout est ponctué de jeux de mots et d'humour "nonsense irréaliste" qui fait parfois du bien, à petites doses. Peu de choses à dire en plus sur cette chanson qui peut amuser ou énerver, selon l'humeur. En concert, cette chanson n'a été reprise que sur le live "Le retour de la chetron sauvage", version CD, et de façon catastrophique (nous sommes en présence de la chanson typiquement inadaptée aux concerts publics). La cassette vidéo correspondante a eu l'heureuse idée de l'oublier.

11. Fatigué

Quelle merveilleuse chanson que "Fatigué" ! Selon la règle de l'album, la chanson se devait d'être à tendance 'grave', elle l'est. Mais la dureté des paroles n'empêche pas une puissance et une majestuosité extraordinaire. L'engagement devient total, les dénonciations féroces, même si encore un peu trop généralistes. Cette chanson d'amour à la terre est une façon pour Renaud de boucler la boucle de son album. Il avait exprimé sa haine de la bêtise de l'homme dans la première chanson, il généralise ici pour terminer l'album. La musique peut toutefois surprendre. Elle semble exploser d'optimisme alors que les paroles décrivent horreurs sur horreurs. Je parlerais donc plutôt de fatalisme musical positif. Enfin, si certaines chansons sonnent "première plage" ou "première plage, face B", certaines sonnent "dernière plage". C'est le cas ici. Un ad-lib final permet aux musiciens de s'exprimer pleinement. Si la sonorité de l'oeuvre semble à l'étroit sur disque, les concerts lui ont permis de se libérer totalement (sauf peut-être sur le live 'Visage pâle rencontrer public', où la musicalité est peut-être trop aseptisée). Aujourd'hui encore, cette chanson rencontre un franc succès en concert et fait désormais partie des incontournables de Renaud. A déguster donc !

Voilà, je ne vais pas jouer au mystérieux, contrairement à mon habitude. Je vais donc directement vous avouer que, selon moi, "Mistral gagnant" clôture en apothéose la meilleur période artistique de Renaud en tant que "Renaud". Cela ne veut pas dire que l'artiste devient subitement inintéressant, au contraire. Seulement, il va peu à peu se banaliser, se reposer (brillamment du reste) sur ses lauriers, s'embourgeoiser au point de donner parfois l'impression de se chercher. C'est un virage à 90 degrés qu'amorce l'artiste, je vous attends à sa sortie...