Renaud - les albums, analyse personnelle

Amoureux de Paname (1975)

Aaah, "Amoureux de Paname" ! Premier album officiel de Renaud, cet album est intéressant à plus d'un point. Globalement, on a l'impression d'entendre l'album d'un chanteur de rues, guitare à la main et verbe acide aux lèvres, qui aurait eu la chance de pouvoir enregistrer son premier album. Cependant, pour peu que l'on écoute bien, à travers la musique et les paroles, c'est un chanteur qui marquera la fin de siècle du paysage musical français qui s'annonce.

1. Amoureux de Paname

Chanson ayant donné son nom à l'album, elle sonne comme une carte de visite 'light' de Renaud, invitant l'auditeur non encore rebuté par ce premier contact à poursuivre l'écoute de l'album. Je ne sais pas si Renaud envisageait dès le départ une carrière comme celle qu'il a connue par la suite ["Le succès ne se prévoit pas !" (sic la moman de Jordy (héééé oui !))], mais plusieurs chansons de l'album semblent le destiner volontairement à devenir LE chanteur des Parisiens qui aiment les vieilles pierres de leur ville et les promenades au petit matin sur les quais typiques et brumeux de la Seine, le tout évidemment sur un fond d'accordéon. Renaud s'invente un personnage, n'est-ce pas la clef du succès pour un chanteur ?

2. Société tu m'auras pas

On passe à la vitesse supérieure. Après la présentation 'géographique et affective' du chanteur, nous avons droit ici à une présentation 'intellectuelle'. Renaud façonne le personnage introduit par la première chanson, l'affirme et le rend plus dur, volontairement anarchiste, les arrêtes plus tranchantes. Cependant, l'orchestration de la chanson et le rythme des paroles empêchent (mal?)heureusement d'y croire totalement. Renaud semble néanmoins vouloir filtrer son public. Ceux qui continuent et passent à la troisième chanson seront des fans. Je pense que ce choix est à l'origine de la carrière prodigieuse du chanteur. Aurait-il pu, vocalement et physiquement, concurrencer les dinosaures de l'époque sur leur terrain de paillettes, lumières et autres rythmes discos ?

3. Petite fille des sombres rues

On s'attend à l'explosion finale... et tout s'écroule. Ce sont des hectolitres de sirop rose bonbon qui nous sont soudains déversés sur la tête. Nous nageons ici en plein romantisme à 10 francs, en pleine poésie au kilo. La rumeur veut que cette chanson, écrite à la va-vite, remplace sur l'album une chanson beaucoup plus engagée politiquement (on évoque F. Castro). Passons plutôt à la chanson suivante.

4. La java sans joie

Renaud reprend ici le rôle qu'il avait introduit au début de l'album et s'affirme comme un titi de Paris, un gavroche chantant. A l'écoute de cette chanson, on cherche en vain la casquette où jeter sa pièce. Le parler parisien s'affirme, l'argot pointe timidement son nez, les noms de rues ou de quartiers prennent souvent la relève d'un dictionnaire de rimes défaillant.

5. Gueule d'aminche

L'album est lancé, il se contente désormais de maintenir sa vitesse de croisière. Que dire d'autre de cette chanson sinon qu'elle confirme encore et toujours l'image d'un chanteur populaire parisien ? Loin des sunlights des tropiques, c'est un personnage digne d'un Zola qui tient la vedette. Loin d'Alexandrie, c'est une vision des vieux quartiers de la capitale française qui sert de décor. L'appel à l'anarchie y est moins direct. Renaud semble d'ailleurs commencer à maîtriser l'art des messages indirects.

6. La coupole

Quittons le quartier de la chanson précédente, prenons la première à droite, qu'y voyons-nous ? Telle semble être l'inspiration initiale de la chanson, qui sonne comme une accalmie, comme un coup de frein nécessaire avant le virage et l'accélération de la chanson suivante.La musique participe à la décompression. Pour la première fois de l'album, nous avons droit à une mélodie légère et enjouée dont le seul but est d'être chantée.

7. Hexagone

Sans aucune hésitation LA chanson de l'album. Cette chanson est la plus représentative du style "chanteur de rue" déjà maintes fois ressenti jusqu'ici. Cependant, le message est pour une fois généraliste. On sort du cadre de la capitale, tous les Français se font nettoyer au vitriol. La musique importe peu, les trois ou quatre pauvres accords ne sont là que pour s'effacer devant le flot caustique des paroles. La chanson se veut provocante, la forme rejoint le fond. Ceux qui gardaient un goût de trop peu depuis "Société tu m'auras pas" recoivent enfin une dose correcte. C'est au burin que Renaud finalise le personnage qu'il veut faire ressortir de l'album. Aujourd'hui encore, cette chanson, légèrement remaniée pour suivre les réalités de ce monde, se positionne comme une incontournable de Renaud et le restera sans doutes encore longtemps, comme tout besoin de message que l'on attend obstinément mais qui ne se concrétise jamais vraiment.

8. Ecoutez-moi les gavroches

Cet "Amoureux de Paname" bis, bien plus pâle que son grand frère, ne confirme que ce que l'on avait déjà senti dans l'album. Renaud semble avoir du mal à varier son inspiration et semble s'étouffer dans son style, ses sujets, au point de ne plus pouvoir éviter les redondances. Si un deuxième album doit voir le jour, il devient urgent de se renouveler.

9. Rita

La chanson-gag, par le fond ou la forme, est une voie de secours possible . "Rita" en est le meilleur exemple. Cette chanson arrive comme un énorme croche-pied pour ceux qui se satisfaisaient de l'ambiance générale de l'album. Et même si la chanson en elle-même à une forte odeur de vite-vite-pour-avoir-une-plage-de-plus-sur-l'album, une brèche vient de s'ouvrir et Renaud s'y engouffrera bientôt totalement, délaissant un peu les extrêmes où il se condamnait à s'enfermer, partant à la conquête d'un public sans doute plus sain, mais surtout plus nombreux.

10. Camarade Bourgeois

Cependant, l'album n'est pas encore fini et il manque toujours une chanson représentative et surtout présentable au public pour lancer le chanteur. "Hexagone", pourtant candidate autoproclamée, ne peut pas convenir. Difficile en effet, quand on n'a pas encore la renommée, de faire passer le message "vous êtes des nuls, achetez toutefois mes disques" ! "Camarade Bourgeois" sera la rampe de lancement idéale. On y retrouve tous les thèmes chers au chanteur mais la cible, celle qui de toutes façons n'est pas destinée à acheter l'album, est particulièrement bien choisie: les bourgeois. Renaud s'attire ainsi la sympathie du public auquel il se destinait, le public majoritaire, le peuple. Même la musique semble soudain plus perfectionnée dans le but d'intéresser le plus grand nombre d'auditeurs. Il semble d'ailleurs que ce soit la chanson que Renaud a chantée lors de son premier passage télévisuel. Renaud sera toutefois ingrat envers cette chanson et ne la reprendra jamais à ma connaissance en concert.

11. Le gringalet

Que dire d'autre que "prenez 'Gueule d'aminche', prenez 'La java sans joie', mélangez, faites revenir et servez chaud" ? La redondance devient ici maximale.

12. La menthe à l'eau

Chanson intéressante car elle élargit la brèche ouverte par "Rita". Renaud introduit les jeux de mots et les jeux sur les mots dans ses chansons. La forme change également. Le style devient plus chantant, plus ouvert, au point de faire involontairement tâche dans l'album.

13. Greta

Chanson totalement inclassable. L'album semble se terminer en roue libre et Renaud semble vouloir placer un ballon d'oxygène pour récupérer certains fans potentiels étouffés par le reste de l'album. Plus rien ne doit être pris au sérieux, l'ambiance générale est à la grosse fatigue, la grosse beuverie après le travail terminé. Je ne sais pas si cette chanson a été composée après les autres, mais cette oeuvre est celle où la forme est la plus marquée et rejoint parfaitement le fond au point de le servir. Le musicien semble de mieux en mieux maîtriser son sujet, le parolier semble enfin se diversifier. Juste de quoi titiller la curiosité pour le prochain album...